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A propos de l’atelier littéraire du 8 mars 2022


Gérard Feldman :

Le titre résume très bien un livre qui nous livre tout le désarroi d’une femme ayant vécu dans un des kibbutzim Artzi de l’Hachomer Hatsair au cours des années 60 du XXe siècle. Nous en pouvons observer très concrètement les effets sur la vie d’une petite fille en la suivant jusqu’à son âge de jeune adulte. Bien sûr, il s’agit d’une expérience individuelle, mais elle-même en tire des enseignements généraux.

Comme l’auteur nous le montre, la politique d’inspiration siono-marxiste de l’Hachomer ignore le passé et le présent. On connait la célèbre chanson : « Du passé faisons table rase ». Seul l’avenir compte puisqu’il sera nécessairement radieux. Et peu importe les moyens pourvu qu’on soit certain de la fin.

Cela a des conséquences schizophréniques.

Yael Neeman décrit comment le dévouement à la collectivité implique la négation de tout désir individuel. Bien sûr, comme le désir existe malgré tout, il s’affirme par des voies détournées. Des sorties clandestines, des petits plaisirs cachés… Au bout du compte l’individu qui n’existe pas perd tout repère. La vie de l’auteur en témoigne. Elle ne sait plus comment s’orienter aussi bien dans sa vie personnelle, militaire, ou professionnelle. Les désirs personnels et l’attente sociale cohabitent sans se rencontrer.
L’éducation des enfants dans ces kibboutzim les préparent à cette situation.

Elle les coupe sciemment de leurs parents et donc de leur racine… en contradiction totale avec les principes juifs de la Torah et du Talmud qui met toujours en exergue la tradition de nos pères. « Honore ton père et ta mère » nous dit la cinquième parole. Ici, les parents sont réduits à l’état de parents « biologiques ». Ils sont des rescapés hongrois. Les rescapés étaient très mal vus dans certains milieux sionistes. Dans son livre Les Israéliens, Amos Eilon écrit : « Après 1945, avec l’arrivée des premiers réfugiés des camps de la mort nazis, une nouvelle expression répugnante envahit le langage des jeunes Israéliens. Par dérision, les jeunes appelèrent ces réfugiés “savon”. Le terme devint par ailleurs synonyme de couardise et de faiblesse… »( Hannah Jablonka – article revue d’histoire de la Shoah n°182 – 2005). La nouvelle société orientée vers l’avenir se devait de couper tout lien avec l’extermination nazie qui était vécue comme une honte. Le jeune et vaillant « sabra » né en Israël était la référence suprême.

Finalement, à partir d’une histoire très différente, on retrouve, chez Yael Neeman, la même errance que chez Appelfeld ou Roth dont nous avons lu des ouvrages dans nos séances précédentes. Elle aime un garçon qui ne l’aime pas, mais qui en aime une autre, qui elle, ne l’aime pas. Aucune relation individuelle ne semble fonctionner malgré la bonne volonté de tous. Plus tard, elle va jusqu’à dissimuler, sans aucune raison, une relation « amoureuse » avec un colocataire alors qu’elle a toute liberté de l’assumer en Écosse. Normal, seul le groupe mérite l’attention.

L’errance n’est pourtant pas constitutive de l’identité juive : le fameux « Juif errant » est une invention médiévale chrétienne et antisémite.  Elle résulte cependant de millénaires d’expulsions et de persécutions, avec le paroxysme de l’extermination du XXe siècle. Chaque Juif, qu’il le veuille ou non, qu’il le reconnaisse ou pas, doit vivre avec ça. Chacun  selon son histoire et sa personnalité.

L’errance personnelle de Yaël Neeman est aussi une errance politique.
L‘Hachomer hatsaïr ( « la jeune garde ») affichait un soutien sans faille à Staline et à l’Union soviétique même après l’antisémitisme sanguinaire et croissant qui sévissait dans le pays. Staline inventa « l’antisionisme » pour faire passer son réel antisémitisme.

L‘Hachomer hatsaïr prônait aussi une volonté de paix et d’amitié égalitaire avec les Arabes. En conséquence ses membres apprennent l’arabe pour pouvoir fraterniser. Mais la réalité sur le terrain les poussa à utiliser leurs compétences au service de l’espionnage. Question de survie. La main gauche ignore résolument ce que fait la main droite.

Cela n’enlève rien à l’extraordinaire courage de ces gens qui ont tout laissé pour aller (re) construire une nation en plein désert aride sous l’assaut permanent des Arabes hostiles…et qui ont miraculeusement réussi. Malheureusement parfois, au prix d’une désorientation personnelle. Peut-être cela fait aussi parti du « prix à payer ».

Monique Feldman :

Le récit de Yaël Neeman sur sa vie dans le kibboutz Yehi’am se lit facilement.

Cependant, au fur et à mesure de la progression du livre, la description des expériences vécues provoque une certaine déception. On voudrait y croire. Mais, il fallait s’y attendre, le titre : « Nous étions l’avenir » est au passé. Et tout est dit dans ces trois mots !

« À notre sortie de la maternité, on n’essayait pas de nous différencier. Au contraire, on nous collait, on nous soudait ensemble ». Il fallait « séparer et protéger les enfants de la nature bourgeoise de la famille »

L’avenir ne pouvait se construire ainsi. Tout était obligatoirement uniforme, indifférencié. Personne ne devait se distinguer : « les compliments ne se faisaient pas » et même les couleurs des murs des chambrées étaient volontairement laides, d’un « jaune huileux ». « L’esthétique de la maison des enfants… / … était fondée sur une absence de couleurs et de stimulation. Cela aussi faisait partie de la méthode ».

Ce livre nous a permis, une fois de plus, d’avoir des échanges très enrichissants sur cette expérience de vie collective sans suite…

Sabine Tcherniack :

« Nous étions l’avenir » titre du livre de Yaël NEEMAN que nous avons étudié lors de la dernière session de l’atelier de lecture.

Yaël Neeman est née en 1960 au kibboutz Yehi’am, qu’elle a quitté à l’âge de vingt ans pour Tel-Aviv.

Dans cet ouvrage elle nous relate la vie au kibboutz des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt.

Il s’agit en fait d’un documentaire écrit sur la vie dans les kibboutzim de 1960 à 1980 environ et plus particulièrement la vie des enfants.

Mais le récit ne se passe pas dans n’importe quel kibboutz, il s’agit de ceux de l’Hachomer Hazaïr.

L’Hachomer Hazaïr est mouvement de jeunesse sioniste de gauche né en 1913 en Autriche. Ses fondements sont le judaïsme, le socialisme, le sionisme, le scoutisme, l’amitié entre les peuples et l’esprit pionnier.

« Dans le kibboutzim de l’HaChomer Hatzaïr’ l’éducation au socialisme commençait dès la naissance. »

Yaël nous raconte l’arrivée des enfants dès leur sortie de la maternité dans la Maison des enfants qu’ils ne quitteront que pour aller étudier à l’extérieur du kibboutz.

La décision de faire dormir les enfants ensemble fut prise en 1918 et appliquée dans tous les kibboutzim, sauf quelques-uns des plus anciens.

« A notre sortie de la maternité, on n’essayait pas de nous différencier. Au contraire, on nous collait, on nous soudait ensemble ».

… »L’intention n’était pas tant de souder que de séparer, de soustraire les enfants à la lourde emprise des parents, à leurs caresses, aux désirs qu’ils imposeraient à leurs enfants avec le lait de la mère et les ambitions du père. Séparer et protéger les enfants de la nature bourgeoise de la famille. »

Elle narre au fil des pages, l’univers de ces enfants, leur quotidien, l’éducation qu’ils reçoivent.

On y découvre leur vision du kibboutz, leur vision de la vie réduite aux limites du kibboutz et des adultes qui les entourent.

Ces enfants qui jusqu’à l’âge adulte ne verront leurs parents qu’une heure et cinquante minutes par jour.

 » Nous ne savions rien de la vie des adultes, ni de leurs jours, ni de leurs nuits. Ils s’activaient sur une planète séparée de la nôtre. »

Ces enfants ne pensaient pas « je », mais toujours « nous ».

D’ailleurs tout au long de son récit l’auteure n’utilise que la première personne du pluriel.

Nous comprenons que ce qui importe n’est pas l’individu, mais le groupe et surtout le kibboutz.

« Au kibboutz, on vous envoie étudier les matières dont le kibboutz a besoin, et on travaille là où on a besoin de travailleurs. Car le seul et unique métier est d’être membre du kibboutz.Le kibboutz n’est pas un village au paysage pastoral, mais une œuvre politique….Bâtir un autre monde nécessitant une conception différente de la famille et du foyer. »

C’est donc un récit très lucide que nous restitue Yaël dans ce livre où elle y effectue une analyse du poids des idéologies et des effets dévastateurs sur l’individu et où elle y démontre l’échec d’une idéologie.

Un ouvrage intéressant que je ne regrette pas d’avoir découvert.


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Paru le :
Vendredi
18 mars 2022