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A propos de l’Atelier Littéraire du 14 décembre 2021


Gérard Feldman :

Au lendemain de la guerre, Aharon Appelfeld se retrouve dans un camp de transit. Il a cet échange :

«  Je veux apprendre à prier .

– Pourquoi n’as-tu pas appris chez toi ?

– Mes parents n’étaient pas pieux

– Si tes parents n’étaient pas pieux, pourquoi le serais –tu ? »

Appelfeld s’acharne à apprendre avec un professeur qui lui tape dessus pour lui faire rentrer les lettres. Cela dure deux mois. Il ne veut pas abandonner. Mais rien ne vient. Puis il change de camp de transit. Son désir d’apprendre les prières disparaît avec son changement de camp.

Appelfeld cherche désespérément une place quelque part pour lui … Il ne la trouve pas. Et comment la trouverait-il alors qu’il est pris, encore enfant, dans l’extermination qui a détruit le monde Yiddish d’avant la guerre.

Le monde yiddish se divisait alors entre :

– Les assimilationnistes avec les réussites spectaculaires de l’élite juive dans tous les domaines…mais la misère de la grande majorité, surtout en Europe de l’Est. L’assimilation selon ses divers modes : assimilation totale pouvant aller jusqu’à la conversion, assimilation par le communisme et le reniement de toute judaïté, ou assimilation soft conservant le judaïsme soit comme référence religieuse, soit comme référence culturelle, parfois les deux.

– Les partisans de l’autonomie culturelle symbolisée par le Bund dans le mouvement ouvrier ou les multiples journaux, troupes de théâtre… qui s’efforcent de faire vivre une culture et une langue yiddish sans vouloir ni s’assimiler complètement, ni revendiquer un Etat.

– L’orthodoxie religieuse et le repli sur la halakhah et une étude limitée aux textes juifs.

– Les sionistes dans ses différentes composantes.

Que serait devenu ce monde s’il n’avait pas été détruit par la Shoah ? Aurait-il permis au peuple juif de mener une existence propre au sein des nations européennes et américaines ? Ce serait-il détruit lui-même empêtré dans ses contradictions ? Personne ne peut la savoir, la Shoah a tout emporté.

La question se pose alors avec acuité pour Appelfeld : qui devenir alors qu’on a appartenu à un mode qui a été détruit ? Peut-on se reconnaître dans un monde passé qu’on n’a pas vraiment connu sinon en tant que tout petit enfant ? Il ne peut même pas revendiquer le statut de « témoin rescapé » : trop petit pour qu’on puisse prendre son témoignage d’enfant au sérieux.

Peut-il, à contrario, trouver sa place dans un monde nouveau (Israël) qui tourne le dos à sa propre histoire ? En Israël après la guerre, personne ne veut entendre parler de la Shoah ou alors seulement pour des témoignages fiables qui servent, pratiquement, à en reconstituer l’histoire.

Pour se sortir de cette impasse, Appelfeld doit travailler dur pour étudier. La Shoah l’a privé d’école, même d’école primaire. Il doit tout apprendre. Il s’investit aussi dans une association de rescapés. Il s’y trouve relativement bien. C’est le seul lieu qui fasse trait d’union avec son passé. Mais les rescapés vieillissent et leurs enfants ne viennent plus. Seul un enfant de 7 ans, Shmouel, accompagne encore son père. Il est chétif et silencieux. On ne sait pas si son silence est dû à la perplexité ou à l’idiotie. Une chose est certaine, il ne ressemble pas à un Israélien du monde nouveau, plein de force et d’enthousiasme. Il ressemble à un enfant d’un shtetl.

Pour se sortir de l’impasse du réel, la réponse choisie par Appelfeld est la contemplation. Observer. Autrement dit distancier. Ne pas s’impliquer ou s’impliquer de l’extérieur. Sans être vraiment partie prenante de ce qui se passe. Mais sa contemplation n’est pas neutre. Il le sait bien puisqu’il a déjà pris une gifle pour avoir trop contemplé. La contemplation peut prendre une allure si critique qu’elle en devient insupportable pour son objet. Les gens ont alors l’impression qu’il se fiche d’eux … ou alors qu’il est complètement à côté de la plaque. Dans les deux cas, Appelfeld se sent rejeté. Il ne peut exister pour de vrai.

Appelfeld ne peut ni renier, ni effacer son histoire. Il est obligé de faire avec. Quelles que soient les difficultés. C’est pourquoi il a construit un langage : le silence. Toute la question est : comment passer d’un silence niais à un silence intelligent. Il me semble que c’est tout le sens de son écriture. Il lui a fallu beaucoup écrire avant de pouvoir devenir silencieux.

Véronique Cauchy :

Lire un livre d’Aharon Appelfeld, c’est plonger dans une musicalité particulière qui va droit au cœur. Dans le cadre de notre atelier littéraire, j’ai parcouru Histoire d’une vie pour la 3e fois, mais pour l’occasion, j’avais acquis une version tout juste parue. Dans cette version révisée par sa traductrice, Valérie Zenatti, des mots, des tournures de phrases apparaissent différents, donnant un éclairage parfois nouveau au texte, soulignant, lors d’une lecture comparée, l’importance de la traduction dans la transmission.

Lors de cette lecture, j’ai encore une fois été touchée par la vulnérabilité de l’enfance traversée par la guerre. Bien que cette fois, il nous parle de sa propre vie, Aharon Appelfeld émaille son récit de souvenirs d’enfants croisés au hasard, des enfants que des inconnus aidaient d’un morceau de pain ou d’un manteau – une condition nécessaire, mais hélas pas suffisante pour s’en sortir pendant cette terrible période.

J’ai aussi été frappée par l’importance de la nature dans la vie de l’auteur, et par la relation intime qu’il a nouée très tôt avec elle. Il faut dire qu’en l’absence de parents à un âge où les apprentissages fondamentaux se font, la vie dans les bois n’a pu que laisser une empreinte durable.

Enfin, je parlerai de cette grande sidération qui est la mienne à chaque fois que je lis ces lignes (pages 120 et 121 de l’édition 2021) : « En quelques semaines, l’enfant de sept ans entouré de chaleur et d’un immense amour devint un orphelin de mère abandonné dans le ghetto, traîné par la suite avec son père dans une marche forcée à travers les plaines d’Ukraine, au milieu des agonisants et des morts étendus sur les bas-côtés de la route, trottant avec ses dernières forces auprès de ceux, peu nombreux, qui marchaient encore. »

Il y aurait encore tant à dire sur l’écriture et sur la langue, deux thèmes dont la construction et la déconstruction sont au cœur du livre et de la vie de l’auteur – et qui ont bien occupé nos débats ! Une chose est sûre, l’œuvre est foisonnante et chacun peut y trouver son bonheur de lecteur.

Monique Feldman :

Les échanges de ce deuxième atelier littéraire autour du livre  d’Aharon Appelfeld « Histoire d’une vie » ont été nombreux et spontanés. Nous avons mis plusieurs passages en exergue. J’en choisi un qui m’a particulièrement touché :

« Seuls les mots qui sont des images demeurent. Le reste est un brin de paille. Pourtant il me fallut des années pour me libérer des érudits, de leur tutelle, de leur sourire supérieur, et revenir à mes amis fidèles qui savaient qu’un homme n’est rien d’autre qu’une pelote de faiblesses et de peurs. »

Ce texte me parle dans le sens où si nous ne prenons pas conscience de cette « pelote de faiblesses et de peurs » nous risquons d’en être envahis au point de n’être plus que cela. Il me semble qu’Aharon Appelfeld s’est justement employé à ne pas tomber dans cet écueil par son œuvre. Mais, ne serait-ce pas cette peur qui domine l’actualité dans certains comportements ? (peur des vaccins, peur du réchauffement climatique, peur de l’immigré…) Et de la peur à la haine, il n’y a qu’un pas…

J’ai beaucoup apprécié ces deux heures d’échanges et vivement le prochain débat !

Sabine Tcherniack :

Nous y avons accueilli deux participantes de plus.

L’ouvrage étudié était « Histoire d’une vie » d’Aharon APPELFED.

L’histoire d’une vie est l’histoire de SA vie.

Il y raconte son histoire, son enfance heureuse dans un foyer où fils unique il est entouré d’amour. Puis éclate la Seconde guerre mondiale avec son lot d’atrocités et il se retrouve à vivre seul caché dans une forêt à 11 ans à peine. La guerre se termine et il immigre comme beaucoup d’orphelins en Israël. Il faut s’adapter à ce nouveau pays, cette nouvelle vie, apprendre une nouvelle langue qu’il aura du mal à apprivoiser. Et pourtant, il sera écrivain et écrira en hébreu !!!

Aharon Appelfeld a réussi à éclairer son récit de lumières et d’ambiance différentes en fonction de l’époque qu’il décrit. Nous avons une lumière douce dans une ambiance calfeutrée lorsqu’il raconte les premières années de sa vie entouré de sa famille. On ressent bien la quiétude d’un foyer heureux.

Puis on a froid et il fait sombre pendant les années de guerre où il vit seul caché dans la forêt.

Enfin la lumière ressurgit en Israël où il a la vie devant lui.

Je n’avais pas encore lu de livre d’Aharon Appelfeld. La lecture est aisée, les phrases sont belles et très poétiques.

Le récit de son témoignage sur sa vie pendant la Seconde guerre mondiale est très dur, difficilement supportable.

On comprend dans son récit qu’il a porté cette souffrance toute sa vie comme beaucoup d’autres comme lui.

Cet ouvrage nous a replongés comme celui de la précédente séance de l’Atelier Littéraire dans la sinistre période de la Seconde guerre mondiale.

Il semblerait que le prochain ouvrage étudié « Le dernier des Justes » ne nous y replonge encore une fois !!!

Nous allons voir sous quel angle ?

Sarah Toubol :

« j’ai rapporté de là-bas la méfiance à l’égard des mots. »

Ce qui marque le récit d’Appelfeld c’est la prudence et la retenue.

Pour décrire la catastrophe, Appelfeld a recours au pouvoir de l’imagination : « La mémoire et l’imagination vivent parfois sous le même toit ». Mais n’est-ce pas précisément en passant par le subterfuge de l’imaginaire que l’auteur parvient à dire le désastre.

La réticence narrative qui touche l’auteur se comprend par la méfiance quasi primitive qu’il manifeste à l’égard des mots. Il va vivre très jeune des situations de terreur où les mots n’auront plus leur place, où ils seront superflus.

Il lui faudra rencontrer d’autres rescapés, d’autres témoins directs ou indirects, d’autres errants, pour retrouver un langage et à travers lui le pouvoir de la littérature. « J’ai compris que dans ce silence était cachée mon âme et que, si je parvenais à le ressusciter, peut-être que la parole juste reviendrait ». Cette tension palpable à tout moment dans son livre se traduit par une réticence à dire la réalité, à la morceler en phrases courtes, dénuées d’effets stylistiques, de toute emphase, son écriture est heurtée, les images s’entrechoquent, car il s’agit de traduire « l’apocalypse ».

On le ressent dans la manière dont il décrit la disparition de sa mère, celle qui lui a confié sa langue en héritage et qu’il n’a plus : « Ma mère fut assassinée au début de la guerre. Je n’ai pas vu sa mort, mais j’ai entendu son seul et unique cri ». Il ne décrit pas, ne détaille pas. Pour dire l’indicible il résume la scène à un cri.

Cette économie de mot marque l’absence de cette mère dans l’oubli du langage.

De même, le récit froid et pudique à propos de l’enclos Keffer traduit cette pudeur dans l’écriture de l’horreur. Il passe par l’intermédiaire d’un témoin anonyme comme s’il devait se tenir à distance d’une histoire effroyable.

Mais cette voix, « dans sa pudeur extrême, elle est la voix même du malheur ».(Sarah Kofman).

Un livre fort, qui n’est pas un livre sur la Shoah, mais « sur les marges de la Shoah ».

Michèlle Achour :

Mon premier atelier de lecture au CCJ Simone Veil …Une expérience enrichissante !

Nous nous sommes retrouvés avec plaisir autour de ce livre clé , très touchant, « Histoire d’une vie ». L’auteur y relate des bribes de souvenirs dont il a gardé intact, la sensation, le goût qu’ils soient heureux dans les beaux passages du livre où il évoque sa maison, son foyer, son premier contact avec le rituel religieux, sa relation très chaleureuse avec sa mère, avec son grand-père et son oncle, des personnages charismatiques, en Roumanie. Il en est de même dans les épisodes plus cruels : la traversée de la forêt Ukrainienne et son long périple qui le conduiront en Israël.

Il revit dans son corps comme au premier jour ses peurs qui ressurgissent. La contemplation de la nature, des animaux et le silence le sauveront. De nombreux autres thèmes passionnants jalonnent ce texte : le rapport à la langue maternelle, l’allemand, le silence, le mutisme qui lui ont permis d’échapper au réel, le rapport à la fiction pour évoquer la Shoah, la difficulté d’écrire ….

Nos échanges ont montré que parfois nous avons été sensibles à des éléments différents et complémentaires, ce qui a rendu ce moment stimulant.

Merci à Sabine, à Sarah, à Véronique aussi pour ses éclairages sur Valérie Zenatti…..Et à tous les autres.

Une citation : « La guerre s’était terrée dans mon corps, pas dans ma mémoire. Je n’inventais pas, je faisais surgir des profondeurs de mon corps, des sensations et des pensées absorbées en aveugle »

A réécouter l’émission de G Gallien « ça peut pas faire de mal » sur France Inter.


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Paru le :
Jeudi
16 décembre 2021